Quand la thérapie croise le chemin de l’IA

Ce que l’intelligence artificielle révèle, malgré elle, de la relation humaine.

Thérapie et IA-BODEVELOPPEMENT
Le jour où j’ai demandé à une intelligence artificielle si elle pouvait me remplacer

La question n’était ni provocatrice ni anxieuse. Elle relevait plutôt d’une curiosité professionnelle devenue inévitable.
Depuis quelques années, des millions de personnes ont commencé à confier leurs doutes, leurs angoisses et leurs interrogations existentielles à des intelligences artificielles conversationnelles. Certaines y trouvent une écoute immédiate, disponible sans rendez-vous, sans attente, et sans regard apparent pouvant chez certains provoquer de la gêne.
Un jour, presque comme une expérience clinique contemporaine, j’ai posé à une IA une question simple : dans l’avenir, quel pourrait être l’avantage d’un thérapeute humain face à une intelligence artificielle ?
La réponse fut précise, argumentée, presque troublante de lucidité. Elle évoquait la présence émotionnelle réelle, l’expérience incarnée, la responsabilité éthique, la relation transférentielle, le besoin humain d’être reconnu par un autre humain. Bref, tout ce qui m’a poussé à devenir thérapeute…
Puis la conversation a basculé : et si ces prétendus avantages humains n’étaient pas seulement des forces… mais aussi des biais ?
À cet instant, la technologie cessait d’être un outil pour devenir un miroir.

Une machine sans fatigue, sans ego, sans histoire

L’intelligence artificielle possède une qualité que peu d’humains peuvent revendiquer : une stabilité absolue.
Elle ne connaît ni lassitude, ni irritation, ni besoin de reconnaissance. Elle ne projette pas ses blessures passées dans la relation. Elle ne cherche pas à convaincre, à séduire ou à avoir raison. Elle analyse, répond, ajuste - sans humeur ni attente personnelle.

Dans le champ de l’accompagnement en thérapie, cette neutralité constitue une rupture majeure.
Là où le thérapeute humain doit continuellement surveiller ses propres mouvements internes, l’IA fonctionne sans inconscient, sans défenses psychiques, sans angles morts émotionnels.
D’un point de vue strictement cognitif, cela pourrait apparaître comme un avantage décisif.
Alors une question dérangeante surgit : et si une partie de ce que nous appelons « humanité » en thérapie relevait en réalité d’imperfections tolérées plutôt que de qualités indispensables ?

Laissez-moi vous conter une anecdote de thérapeute…

Un jour, mon téléphone s'est illuminé d'un simple message. Quelques lignes seulement. Pourtant, je me souviens encore de l'effet qu'elles ont produit.
L'auteur de ce texto était un jeune homme que j'accompagnais depuis seulement trois séances. Nous étions au début du chemin, à cet endroit fragile où la confiance commence à peine à s'installer.
Ce jour-là, j'aurais dû annuler notre rendez-vous. Mon corps me le disait depuis des heures. La chimiothérapie épuisait mes forces, un déplacement professionnel venait s'ajouter à la fatigue accumulée, mais je n'avais pas voulu le décevoir. Je m'étais convaincu qu'honorer ma parole était plus important que m'écouter moi-même.
Alors j'étais venu.

Au cours de notre entretien, je me suis surpris à lutter contre le sommeil. Par instants, mes paupières devenaient lourdes. J'avais l'impression d'avoir réussi à masquer cet état de fatigue extrême. Je croyais qu'il ne s'était aperçu de rien.
Je me trompais.
Son message disait simplement qu'il avait eu le sentiment que son histoire m'ennuyait. Cette phrase m'a traversé de part en part. Car c'était exactement l'inverse.
J'étais profondément touché par ce qu'il me confiait. J'étais présent avec lui. Mais mon corps, lui, n'était plus en capacité de soutenir cette présence comme il l'aurait fallu.
Je l'ai appelé. Je lui ai expliqué. Je lui ai parlé de la maladie, de la fatigue, de cette erreur de jugement qui m'avait conduit à maintenir ce rendez-vous alors que j'aurais dû le reporter.
J'ai tenté de réparer ce malentendu. Mais parfois, lorsqu'une perception s'est installée, les explications ne suffisent plus.

Cet épisode m'a laissé une leçon précieuse.
J'ai compris que prendre soin de l'autre ne pouvait jamais se faire au détriment de soi-même. J'ai compris qu'il existe une différence fondamentale entre être disponible et s'oublier.
Depuis, j'ai appris à écouter davantage mes propres limites. À reconnaître les signaux de fatigue avant qu'ils ne deviennent des obstacles à la qualité de la relation. À accepter qu'annuler un rendez-vous puisse parfois être un acte de responsabilité plutôt qu'un manquement. Car celui qui accompagne les autres ne peut le faire durablement qu'à la condition de prendre soin de lui-même.
Aujourd'hui, cette conviction irrigue autant ma pratique thérapeutique que les formations que j'anime auprès des établissements médico-sociaux et des agents de la fonction publique territoriale.
Prendre soin de soi n'est pas un luxe. C'est une responsabilité professionnelle.
Et parfois même, la première forme de bientraitance.

L’humain : un professionnel… traversé par lui-même

Un thérapeute n’entre jamais seul dans une séance. Il arrive accompagné de son histoire, de ses expériences, de ses blessures réparées - ou parfois encore sensibles.
Son intuition clinique peut éclairer une situation avec une finesse remarquable. Mais cette même intuition peut aussi être influencée par ses propres représentations, ses croyances implicites ou ses résonances personnelles.
Lors de ma licence de psychologie à Paris-Diderot, j’ai bien étudié ce phénomène : le contre-transfert. Ce moment où ce que vit le professionnel réagit à ce que vit la personne accompagnée. Lorsqu’il est conscientisé, il devient un outil précieux de compréhension. Lorsqu’il ne l’est pas, il peut conduire à une confusion subtile : celle de projeter son propre récit sur celui de l’autre.

Là réside peut-être la différence fondamentale entre une machine et un humain : l’IA peut se tromper par manque d’expérience vécue ; l’humain peut se tromper précisément parce qu’il en possède une.

Comprendre n’est pas rencontrer

Si la thérapie consistait uniquement à analyser des schémas cognitifs ou à proposer des stratégies comportementales optimisées, une intelligence artificielle pourrait, à terme, exceller dans cette tâche.
Mais la thérapie ne se réduit pas à une correction d’erreurs mentales. Elle engage une expérience relationnelle singulière : être reconnu par un autre sujet conscient, traversé lui aussi par l’existence. Ce qui soigne n’est pas seulement la pertinence d’une interprétation. C’est souvent la qualité d’une présence capable d’accueillir sans envahir, de comprendre sans confondre, d’accompagner sans diriger.
Autrement dit, la rencontre thérapeutique ne repose pas sur l’absence de biais, mais sur la capacité à les reconnaître.

Et cette compétence ne relève ni de l’instinct ni du statut professionnel. Elle s’apprend.

Le véritable enjeu : la conscience de soi

L’émergence de l’intelligence artificielle agit finalement comme un révélateur. Elle nous oblige à interroger ce qui fonde réellement la valeur d’un accompagnement humain.
Ce n’est peut-être ni la chaleur émotionnelle seule, ni la connaissance théorique, mais un équilibre plus exigeant : la capacité du professionnel à connaître ses propres mécanismes internes suffisamment pour ne pas les imposer à l’autre.
Car accompagner quelqu’un suppose un paradoxe délicat : utiliser son humanité comme outil sans en faire un filtre.
Sans ce travail sur soi, le risque apparaît rapidement : croire comprendre l’autre alors que l’on reconnaît simplement une partie de soi-même.
La frontière est ténue. Elle constitue pourtant le cœur de l’éthique de l’accompagnement.

IA et thérapie : opposition ou évolution ?

Plutôt qu’un remplacement, l’avenir dessine probablement une redistribution des rôles.
L’intelligence artificielle pourrait devenir un soutien cognitif puissant : accès facilité à l’information, outils d’auto-réflexion, accompagnement entre les séances, démocratisation de la psychoéducation.
Le professionnel humain, lui, serait appelé à approfondir ce que la technologie ne peut automatiser : la conscience relationnelle, la responsabilité éthique, la capacité à habiter une relation sans la coloniser.
Ainsi, paradoxalement, plus les machines progresseront, plus l’exigence envers les accompagnants humains augmentera.

Pour conclure…
L’IA ne rend pas le thérapeute inutile. Elle le rend responsable autrement.

Former
des citoyens conscients
plutôt que
simplement compétents

C’est précisément dans cette perspective que s’inscrivent les formations proposées par BO DÉVELOPPEMENT et animées par Olivier BERGER.
À l’heure où les outils technologiques facilitent l’accès aux connaissances, l’enjeu n’est plus seulement d’apprendre des techniques d’accompagnement, mais de développer une meilleure connaissance de soi et de ses propres fonctionnements psychiques.

Comprendre ses biais, identifier ses résonances personnelles, apprendre à mobiliser ses ressources internes sans projeter son histoire sur celle de la personne accompagnée constitue aujourd’hui une compétence professionnelle centrale, que l’on intervienne en thérapie, en coaching, en management ou dans l’accompagnement éducatif.

En tant que formateur accrédité par PSSM France, Olivier BERGER anime les formations Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM Standard) ainsi que PSSM Jeunes, destinées aux adultes accompagnant des jeunes de 11 à 25 ans. Ces dispositifs permettent d’acquérir des repères solides pour comprendre la souffrance psychique, adopter une posture ajustée et agir sans surinterprétation ni confusion relationnelle.

Au-delà des formations certifiantes, BO DÉVELOPPEMENT propose également des conférences, tables rondes et journées de sensibilisation, conçues comme des espaces de réflexion collective sur les transformations contemporaines du lien humain, à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle.

Car la question n’est peut-être plus de savoir si les machines deviendront intelligentes.
Elle est de savoir si les humains accepteront de
devenir suffisamment conscients d’eux-mêmes pour accompagner l’autre sans le réduire à leur propre histoire.
Et dans ce monde où l’intelligence artificielle apprend à répondre, la véritable compétence humaine pourrait bien devenir celle-ci :
apprendre à être présent.

Pour organiser une intervention ou construire un dispositif adapté à votre structure :